L’essor inquiétant des usines clandestines de cigarettes en France

L’essor inquiétant des usines clandestines de cigarettes en France

Depuis quelques années, la France fait face à un phénomène croissant : la contrefaçon de tabac ne se limite plus au trafic de paquets ou au roulage artisanal, mais passe par de véritables usines clandestines implantées sur le territoire. Selon les douanes et les services de renseignement, sept usines illégales de fabrication de cigarettes ont été démantelées en France depuis 2021. Cette industrialisation de la fraude marque une rupture dans les méthodes traditionnelles, jusque-là surtout axées sur la contrebande de produits finis depuis l’étranger. La montée en puissance de ces ateliers clandestins s’explique notamment par les marges gigantesques qu’ils offrent aux réseaux criminels, chaque paquet illégal pouvant rapporter bien plus à un euro de coût de fabrication, et par la demande soutenue du marché noir.

Usines clandestines démantelées : mode opératoire et implantations

Les usines découvertes en France entre 2021 et 2025 se sont révélées d’une grande sophistication. Elles sont souvent dissimulées dans des entrepôts isolés, à la campagne ou en zone industrielle, loin des regards curieux. Par exemple, la plus grande jamais découverte (démantelée en janvier 2023 près de Rouen) comprenait trois unités indépendantes : une ligne de production pour rouler les cigarettes à partir du tabac brut, une autre pour conditionner les cigarettes en paquets (marqués de marques falsifiées comme Marlboro ou Winston), et un espace de stockage où les cartons étaient palettisés prêts à l’expédition. On y trouvait aussi un coin de vie complet, dortoir, cuisine, sanitaire, afin que les ouvriers restent sur place sans sortir. Tout le matériel était présent : machines à cylindre pour filtrer et empiler les cigarettes, empileuses, balanceuses, compresseurs, groupes électrogènes, rouleaux de plastique pour emballer les cartouches, planches pré-imprimées Marlboro, bobines de papier intérieures de paquets, etc. En janvier 2024, les douanes ont ainsi intercepté en Bourgogne un camion transportant 6 175 kg de tabac manufacturé et l’ensemble des précurseurs d’une usine clandestine : planches et films Marlboro, rouleaux de papier, filtres, colle, moteurs d’usine… C’était la première fois qu’on saisissait sur la route l’intégralité des éléments d’une ligne de fabrication (du tabac brut jusqu’aux pièces de machine).

En général, ces usines fonctionnent à plein régime pendant quelques mois avant d’être détectées. D’après un haut responsable des douanes, la durée moyenne est d’environ 3 à 4 mois : il s’agit d’exploiter au maximum la chaîne avant que la piste ne remonte aux autorités, puis de tout déplacer. Les investissements sont colossaux (plusieurs centaines de milliers voire un million d’euros pour les machines-outils) mais rapidement rentabilisés : à 8 heures par jour, l’usine clandestine type peut produire 700 paquets par minute (soit environ 4 200 cartouches par heure) et rapporter de l’ordre de 80 000 à 120 000 euros de profit par jour. Au bout de trois mois, un site mal répertorié peut générer plusieurs millions d’euros de bénéfice net.

Les matières premières suivent un circuit spécifique : le tabac brut utilisé dans ces usines vient presque toujours de l’étranger, de pays producteurs de tabac (Moldavie, Pologne, Serbie, Ukraine, etc.). Les unités de production cachées récupèrent ce tabac souvent déjà partiellement roulé, prêt à être assemblé. La main-d’œuvre employée est majoritairement étrangère, provenant de pays d’Europe de l’Est. Les trafiquants recrutent notamment des ouvriers moldaves ou ukrainiens qui disposent du savoir-faire nécessaire. Dans plusieurs affaires, les personnes arrêtées lors des démantèlements étaient toutes de nationalité étrangère (Moldaves, Arméniens, Espagnols, Colombiens…). Les intermédiaires et chauffeurs sont eux aussi fréquemment d’origine moldave ou ukrainienne, profitant de réseaux transnationaux établis. Les trafiquants avancent souvent en convois de camions ou camionnettes, transportant tabac, machines démontées et matériel divers.

Données chiffrées : volumes saisis et marché parallèle

Le phénomène est étroitement lié à la forte pression fiscale sur le tabac en France, qui rend le trafic très rentable. Les chiffres des saisies officielles traduisent l’ampleur du problème. Ainsi, les douanes françaises ont saisi 649 tonnes de tabac en 2022 (record historique), puis 521 t en 2023 et 489 t en 2024. À titre de comparaison, les saisies n’étaient que de 402 t en 2021 et 284 t en 2020. Ces quantités comprennent à la fois du tabac manufacturé (cigarettes et tabac à rouler) et du tabac brut destiné à la contrefaçon. Une opération nationale baptisée « Colbert 2 » en mars 2024, mobilisant plus de 10 000 agents, a par exemple permis de saisir 27 tonnes de tabac en une semaine, soit l’équivalent de 20 millions d’euros de recettes fiscales.

Sur le plan statistique, plusieurs études récentes estiment la part du marché parallèle dans la consommation globale. Le rapport TaFE (Tabac échappant à la fiscalité nationale) publié en 2025 par la Douane et la MILDECA estime que le tabac illicite représentait entre 12,3 % et 22,4 % de la consommation nationale en 2023, soit en moyenne 17,7 %. Concrètement, cela correspondrait à environ 8 000 tonnes de tabac échappant chaque année au circuit légal en France, et à un manque à gagner fiscal d’environ 4,3 milliards d’euros par an. Ces chiffres incluent toutes les formes de fraudes (achats frontaliers, contrefaçon, contrebande).

Au niveau européen, la situation est tout aussi préoccupante. D’après le rapport annuel 2023 de KPMG (commandé par les industriels du tabac), environ 35,2 milliards de cigarettes illicites ont été consommées dans l’Union européenne en 2023, soit 8,3 % de la consommation totale de cigarettes dans l’UE. La France demeure le plus grand marché illicite d’Europe : elle représenterait près de la moitié de ces 35 milliards (environ 16,8 milliards de cigarettes), correspondant à 47,7 % du total européen. Cela a engendré, sur l’ensemble de l’UE, des pertes fiscales estimées à 11,6 milliards d’euros en 2023, dont 7,3 milliards pour la France seulement. En outre, la répartition géographique des démantèlements à l’échelle européenne montre que ces usines clandestines se multiplient : au moins 113 usines de fabrication ont été détectées et démantelées en 2023 dans 22 pays européens. En 2021 déjà, on recensait 125 usines démantelées dans toute l’Europe, principalement en Pologne (70), en Belgique, en Slovaquie, aux Pays-Bas et en Allemagne. L’implantation de ces sites se rapproche des principaux marchés occidentaux (Allemagne, France, Royaume-Uni…) pour réduire les coûts logistiques.

Conséquences économiques et sanitaires

La prolifération des usines illégales de cigarettes a des effets néfastes multiples. Sur le plan économique, elle pénalise gravement les finances publiques et les buralistes. Avec des dizaines de milliards de cigarettes illicites consommées, l’État perd chaque année plusieurs milliards d’euros de taxes (qui représentent plus de 70 % du prix final des cigarettes). Ces réseaux alimentent en outre l’économie souterraine : ils blanchissent l’argent sale par des systèmes complexes, privant l’État de recettes fiscales essentielles. Les petits commerces légaux, tels que les bureaux de tabac, voient leurs ventes baisser car le consommateur peut se procurer des cigarettes illégales jusqu’à trois ou quatre fois moins chères. Cela crée une concurrence déloyale et met en péril le modèle des buralistes, déjà fragile. La hausse du marché noir peut conduire à une pression accrue sur ces commerçants et à une dégradation du tissu économique local.

Du point de vue sanitaire, les cigarettes de contrebande représentent un risque majeur. Sans contrôle de qualité ni respect des normes, elles peuvent contenir des substances nocives en quantité beaucoup plus élevée. Les enquêtes et analyses montrent que ces cigarettes clandestines présentent souvent des taux anormalement élevés de goudron, de nicotine et de métaux lourds (plomb, cadmium…). Des contaminants organiques ont aussi été détectés : on y a retrouvé des traces d’urine ou de moisissures sur le tabac. L’absence de traçabilité signifie que le consommateur ignore complètement ce qu’il inhale. En outre, ce marché noir facilite l’accès des mineurs au tabac : à bas prix et largement diffusés, ces produits contrefaits peuvent tomber entre de mauvaises mains. Le coût social est élevé : plus de fumeurs contaminés, plus de maladies liées au tabac, et donc une charge supplémentaire pour le système de santé.

En outre, l’essor de ces usines clandestines alerte sur le renforcement du crime organisé. Les trafics de tabac très lucratifs attirent des réseaux criminels déjà spécialisés dans la drogue ou le blanchiment d’argent. Les responsables gouvernementaux soulignent que la contrefaçon de tabac suit les mêmes logiques que le trafic de stupéfiants (organisation transnationale, utilisation de filières clandestines, violences, etc.). Les gains énormes – par exemple plusieurs millions de profits en quelques mois – suscitent l’appétit des mafias, qui utilisent ce commerce pour diversifier leurs activités illicites.

Les réseaux criminels derrière la contrefaçon

Les enquêtes à l’issue des démantèlements confirment l’implication de réseaux organisés internationaux dans ces usines. Il existe des liens forts avec les mafias d’Europe de l’Est : Ukrainiens, Moldaves, Serbes, Arméniens… En effet, l’expertise et le capital technique proviennent souvent de ces pays, où la contrefaçon de tabac est implantée depuis des années. À titre d’exemple, l’usine du Rouen mentionnée plus haut employait majoritairement des ressortissants moldaves. Le profil type d’une opération est : « un investissement initial important, plusieurs travailleurs étrangers, des machines-outils importées de l’Est, et du tabac provenant d’un pays tiers ». Après l’invasion de l’Ukraine, de nombreux réseaux se sont repliés vers d’autres États – on a vu ainsi des usines clandestines surgir en Belgique ou aux Pays-Bas avant d’atteindre la France.

Plusieurs indicateurs pointent vers ce lien avec les filières criminelles déjà connues :

  • Nationalités impliquées : dans la plupart des affaires françaises, les personnes arrêtées sont de nationalité étrangère (moldave, roumaine, arménienne, espagnole, colombienne, etc.). Parfois il s’agit de familles organisées (une enquête près de Roubaix a identifié un réseau familial hispano-colombien, avec deux femmes et un homme mis en examen).
  • Organisation logistique : ces réseaux utilisent des filières transnationales semblables à celles de la drogue (convois, nourrices, flottes de camions). Les douanes ont saisi à plusieurs reprises des chargements suspects en provenance directe des frontières (par exemple, sur l’A39 ou l’A1 en 2024, où des camions de l’Est étaient contrôlés avec du tabac et de l’équipement).
  • Implication de la grande criminalité : les trafiquants de cigarettes font souvent partie de cartels ou de mafias qui opèrent déjà dans d’autres secteurs illicites. Le directeur du Service d’enquêtes judiciaires des finances a rappelé que « le coût de fabrication est d’un euro par paquet, le reste, c’est de la marge », incitant ainsi des groupes spécialisés en drogue ou en armes à se convertir au tabac. On a par exemple noté l’alliance entre des réseaux balkaniques et des détaillants urbains pour écouler des millions de paquets.

Les trafiquants adaptent aussi leurs cibles et produits : si l’on pensait avant que les cigarettes roulées (fabriquées par des particuliers avec du tabac à chiquer) étaient privilégiées, on observe désormais que les cigarettes manufacturées contrefaites (paquets Marlboro, L&M, Winston) sont omniprésentes. Ces marques à forte notoriété apportent des profits encore plus élevés. Selon Europol, les différences de prix entre pays de l’UE (par exemple, un paquet quasi deux fois plus cher en France qu’en Pologne) créent des opportunités immenses pour ces réseaux criminels, qui s’installent physiquement plus près des grands marchés de l’Ouest. En résumé, derrière les usines clandestines françaises se cachent des organisations mafieuses transnationales, utilisant la fraude au tabac pour alimenter leurs caisses et élargir leur influence.

Mobilisation des autorités françaises

Face à cette menace, les pouvoirs publics se mobilisent de plusieurs façons. D’abord, les douanes françaises se sont dotées de moyens renforcés. Des opérations ciblées sont régulièrement menées sur les routes, dans les ports et sur internet. En 2023-2025, un « Plan Tabac » national a été lancé par le gouvernement pour coordonner les actions contre la contrebande. Ce plan comprend le déploiement d’équipes mobiles de douaniers, la coopération avec la gendarmerie et la police judiciaire, ainsi qu’un arsenal répressif modernisé. Par exemple, la douane peut désormais obtenir des injonctions numériques permettant de faire déréférencer en quelques heures des vendeurs de tabac illicite sur les sites en ligne.

Les forces de l’ordre (gendarmerie nationale, police, services spécialisés) travaillent de concert pour démanteler les usines et leur chaîne logistique. À la suite de chaque découverte, les magistrats ouvrent des enquêtes au sein des juridictions anti-criminalité (Junalco, JIRS) qui impliquent l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI), le Service d’enquêtes judiciaires des finances (SEJF) et parfois l’Office national de lutte contre la fraude. Par exemple, après le démantèlement près de Rouen, l’affaire a été transférée à la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco) en 2023. Les interpellations aboutissent à des gardes à vue et des poursuites pour « détention en bande organisée de produits contrefaits et importation de tabac manufacturé en contrebande ». Ces procédures marquent une volonté de qualifier le trafic de tabac comme un crime organisé majeur.

Le législateur et le gouvernement prennent également des mesures. Début 2024, le ministre chargé des Comptes publics a annoncé un nouveau plan national anti-contrefaçon (2024-2026) avec une attention spéciale portée au tabac. Ce plan (plutôt général) prévoit de renforcer la répression sur internet et les réseaux sociaux, notamment par l’outil d’injonction numérique évoqué ci-dessus. Par ailleurs, une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale (décembre 2025) vise à aligner les sanctions pour trafic de tabac sur celles des stupéfiants : la volonté est de supprimer l’effet « d’aubaine » dont profitent les trafiquants, en durcissant les peines pour les filières de contrebande organisées. Ce projet de loi s’appuie sur les constats alarmants du rapport officiel TaFE : sept usines clandestines démantelées entre 2022 et 2025 en France, dont certaines produisaient jusqu’à 2 millions de cigarettes par jour.

La coopération européenne se renforce aussi. Les opérations transfrontalières se multiplient grâce à Europol et aux autorités belges, hollandaises ou allemandes. Des enquêtes sont menées sur les circuits d’approvisionnement et les filières internationales. Les industriels du tabac dénoncent un manque de coordination européenne des politiques fiscales, invitant les États à harmoniser les prix (pour diminuer les écarts de taxation qui favorisent le trafic). Pendant ce temps, les organisations professionnelles (Union des fabricants, Confédération des buralistes) multiplient les campagnes de sensibilisation auprès du public et des revendeurs.

Perspectives d’évolution

Le tableau est préoccupant : la menace des usines clandestines semble s’amplifier. Les experts estiment que la contrefaçon de tabac continuera à croître tant que des marges élevées subsistent. Les réseaux ont prouvé leur capacité d’adaptation : si la pression se fait trop forte en France, d’autres pays voisins (Belgique, Espagne, Royaume-Uni) pourraient devenir leurs nouveaux centres de production. Les autorités misent donc sur un renforcement continu des moyens (plus de contrôles, plus d’unités mobiles, budget accru pour la douane) et une coopération toujours plus serrée à l’échelle européenne. Sur le volet juridique, la tendance est à durcir les sanctions et à développer des outils rapides pour cibler le marché internet.

En parallèle, des mesures préventives pourraient jouer un rôle : réduire les écarts de prix du tabac en Europe (via une harmonisation des taxes ou un plafonnement des achats en franchise) limiterait l’attrait de la contrebande. Une meilleure éducation des consommateurs sur les risques sanitaires et criminels liés au tabac illicite peut aussi tarir la demande à la source. Enfin, il est probable que la douane intensifie ses collaborations internationales (avec OLAF, Interpol) pour démanteler les filières en amont.

En résumé, la lutte contre les usines clandestines de cigarettes est aujourd’hui au cœur des priorités des services de sécurité français. Les autorités mettent en place de nouveaux plans d’action et plaident pour une réponse coordonnée en Europe. La partie est loin d’être gagnée, car ces trafiquants opèrent dans la clandestinité la plus totale et disposent de ressources importantes. Mais l’accumulation des démantèlements et le renforcement des moyens suggèrent que le phénomène n’est plus invisible. Pour protéger l’économie légale, la santé publique et l’ordre public, il faudra maintenir la pression sur tous les fronts : répressif, législatif et préventif.

Sources : TF1 info, Revuedestabacs, Assemblee-nationale, Presse.economie.gouv